Un ouvrage regroupant différents auteurs, différents corps de métiers et différentes expériences ne peut être que d'une grande richesse.

Dominique Youf (rédacteur en chef de la revue Les Cahiers dynamiques) fait le constat d'un manque d'apports sur le développement de l'enfant dans les formations des éducateurs de la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) et du fait que pendant longtemps en France, les droits parentaux ont été prioritaires sur les besoins fondamentaux de l'enfant. Tout en rappelant l'impact des événements vécus enfant sur la vie adulte et la vulnérabilité qu'est la période de la petite enfance, ce livre est un recueil pour la protection de la petite enfance.

Maurice Berger, chef de service en pédopsychiatrie, créateur de hôpitaux de jour et d'une unité d'hospitalisation, a consacré une grande partie de sa carrière à la violence des enfants, avec la double casquette de médecin et de chercheur. Il nous parle ici, d'une forte tension interne ressentie par l'enfant, externalisée souvent par un acte violent, et qui se nourrira s'il n'y a pas de dispositifs d'écoute et de contenance rencontrés.

Il met également en lumière la notion de répétition, notamment avec ce jeune, dont la mère se griffait les joues à l’intérieur, qui commet des agressions dans la cavité buccale de ses victimes. Il distingue deux sortes de traumatismes précoces : en plein et en creux. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les jeunes les plus violents ne sont pas forcément ceux qui ont été frappés directement, mais ceux qui ont assisté à des scènes brutales, qui se fixent dans la mémoire traumatique.

Contrairement à l’image de puissance qui peut ressortir lors d’un acte violent, c’est à l’impuissance des images qui resurgissent en lui que le jeune fait face (« réviviscence » : retour à l’état brut des évènements traumatiques du passé).

Avant 2 ans, l’enfant n’a pas la parole pour mettre des mots sur ce qu’il ressent, les scènes de violence étant stockées sous forme de perceptions (voir le rôle de l’amygdale dans le cerveau).

Maurice Berger pointe que « la négligence est négligée en France », c’est ce qu’on ne fait pas, du soin corporel au besoin de stimulations, ce qui constitue en somme de la maltraitance sournoise. Le manque de stimulations a des conséquences neurologiques, notamment sur la création du réseau des neurones. « L’enfant construit l’image de son corps à partir du maternage »: si le maternage manque, le corps ne peut pas être représenté, encore moins comme enveloppé, et donc non contenant.

Winnicott a écrit « pour éprouver un sentiment de sollicitude…il fallait d’abord pouvoir se représenter l’autre comme distinct de soi, sinon on ne peut avoir de sollicitude à son égard. Et pour pouvoir se le représenter comme distinct de soi, il faut un schéma corporel soi-même bien construit ». D’où la difficulté de situer le bien du mal, et de lutter contre les récidives.

Leur enfance n’en est souvent pas une, entre autres par manque de jeux, notamment les jeux symboliques pour apprendre à « faire semblant », qui n’ont rien à voir avec les jeux vidéo, excitants, automatiques et non interactifs.  Des bilans psychomoteurs ont même été réalisés chez des ados très violents de 11-12ans, et 7 sur 11 d’entre eux ne savent pas marcher à 4 pattes, se retourner au sol ou ramper. Il y a une véritable rupture de leur petite enfance, dans leur développement psychique et moteur. Lors de recherches au Québec sur l’attachement, quatre caractéristiques essentielles ont été retenues pour un attachement "en confiance": la sensibilité aux messages de détresse/ la proximité/l’engagement dans la durée/ la réciprocité.

Maurice Berger souligne aussi la question de l’éducateur comme figure d’attachement. Figure qui sera testée dans son engagement par le jeune, qui demande une stabilité et qui dirige dans une limite cohérente.

Anne Tursz, pédiatre épidémiologiste et directrice de recherche, fait le point sur la maltraitance en France et met le doigt sur la méconnaissance des signes de la maltraitance et sur les idées reçues à ce sujet.

L’enfant, être vulnérable, peut subir toute sorte de sévices, sans pouvoir en parler ni se défendre. Face à cette injustice, il apprend à se taire. Ce mutisme va se transformer en véritable « bombe à retardement » selon les propos d’Alice Miller (docteur en philosophie, psychologie et sociologie, ainsi que chercheur sur l’enfance). La maltraitance subie aura des conséquences plus tard, d’autant plus redoutables de par la fragilité spécifique de l’enfant, se révélant bien souvent à l’adolescence par une symptomatologie inquiétante. L’intervention de personnes salvatrices peuvent tout changer.

Anne Tursz appuie sur le fait que la maltraitance n’est pas que dans la rubrique « faits divers » mais s’englobe dans une sphère plus globale de déni des besoins fondamentaux des jeunes enfants (CF loi n°2007-293 réformant la Protection de l’enfance).

Les chiffres sont encore aujourd’hui édifiants :

ado01.jpg








Elle rappelle le manque de formation sur la sémiologie de la maltraitance, le manque d’investigations médicales et la non-révélation des soupçons. Les signaux sont nombreux : ecchymoses, fractures, cassure de la courbe de poids, repli sur soi, abattement etc… Mais souvent difficiles à cerner, à ne pas confondre avec un déficit sensoriel, une maladie ou un handicap. Elle décrit les 4 caractéristiques fondamentales de la maltraitance : la précocité, la gravité, la répétition et la chronicité. Elle casse également l’adage commun selon lequel la maltraitance est réservée aux pauvres, car elle est essentiellement liée à des facteurs psycho-affectifs et non à des facteurs socio-économiques.

La prématurité du bébé, les carences affectives, les violences subies dans l’enfance du parent, son immaturité, l'isolement moral, la dépression, l’intolérance, ou encore le sentiment d’être inapproprié sont autant de facteurs de risques.

Hélène Romano, Dr en psychopathologie-Habilitée à diriger les recherches, psychothérapeute, nous parle de la mémoire traumatique. Toutes les allégations du déni de la maltraitance peuvent trouver leur source dans « l’impossibilité de concevoir qu’un enfant puisse être atteint par des violences ».  Également qu’ « un adulte doit avoir en lui, la force de survivre psychiquement et physiquement pour pouvoir s’occuper d’enfants ».

Plus loin, Le concept de résilience (CF Boris Cyrulnik) est forcément évoqué, Michel Lemay nous parle des carences intra-familiales, Marie-Laure Cadart différenciera la prévention de masse et la prévention précoce de Myriam David et il sera également question de la violence dans le couple.

Chaque participant de ce livre amène son expérience et son savoir sur cette question de la maltraitance et en font un ouvrage qui m’a passionnée, du haut de ses 118 pages, il donne envie d’écrire un mémoire tant il est riche.

Pour aller plus loin :

Livres :

« J’ai mal à ma mère » Michel Lemay

« L’enfance face au traumatisme » Hélène Romano

« L’enfant et les jeux dangereux » Hélène Romano

« L’enfant sous terreur » Alice Miller

« C’est pour ton bien » Alice Miller

« Les vilains petits canards » Boris Cyrulnik

« Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans, manifeste pour une prévention prévenante » éditions érès

« Attachement et perte » J.Bowlby

« Adolescence en crise, la quête de l’identité » E.H Erikson

« Accueillir les adolescents en grandes difficulté, l’avenir d’une désillusion » C. Bynau

« Les causes de la délinquance » L. Begue

« Les oubliés, Enfants maltraités en France et par la France » A.Tursz

« Ces enfants qu’on sacrifie … au nom de la protection de l’enfance » Maurice Berger

« L’échec de la protection de l’enfance » Maurice Berger


Internet :

*http://www.pasde0deconduite.org/spip.php?article1)

http://apprendreaeduquer.fr/7-minutes-comprendre-violence-educative-ordinaire-effets/

https://lesprosdelapetiteenfance.fr/vie-professionnelle/paroles-de-pro/chroniques/les-chroniques-darnaud-deroo/21-mois-et-delinquant-par-arnaud-deroo

https://www.youtube.com/watch?v=n3t_nFaeEsE



diaspora*