A la page suivante, nous sommes en 1900, de nouveaux habitants rejoignent les précédents. Parmi eux, Mikaïl et sa famille. Ils sont venus de Russie pour jouir de plus de liberté. Mais, si ici les juifs ont le droit de choisir leur métier, ils suscitent parfois une haine gratuite, en témoigne l'inscription sur un mur "youpins dehors".

1915, le chantier a laissé place à une station de métro.  La rue des quatre vents accueille des travailleurs chinois, venus fabriquer des obus, et des tirailleurs sénégalais qui seront bientôt envoyés au front.

La vie suit son court, en une quinzaine de pages, nous voyons le paysage urbain se transformer, les générations se succéder, les familles cohabiter.

Des années clés ne sont pas développées, on passe par exemple de 1965 à 1974, mais les mutations profondes qui ont suivi mai 68 sont perceptibles.

Sans donner dans l'angélisme (et sans essayer de nous faire croire que, dans cette rue plus que partout ailleurs, les gens seraient tolérants, accueillants et bienveillants) les autrices montrent que le vivre ensemble, ce n'est pas qu'une expression mais un possible.

Si le fil conducteur souhaité et assumé est bien d'offrir une histoire de l'immigration, on peut aussi y voir celle de l'urbanisme et des changements sociétaux.

C'est très bien mené, parfaitement documenté, le texte est étoffé sans être bavard.

 

L'histoire se termine en 2018. Sur l'école, désormais mixte, une banderole réclame "des papiers pour Aïssatou" et sous le rabat, le quartier pauvre est toujours là, les tentes y remplacent le bidonville d'antan, le boulevard périphérique pour seul toit.

Aujourd'hui, comme en 1890, il est difficile d'arriver en France, d'y trouver sa place. Comme hier, on peut y subir la haine et le rejet. Mais le texte met plutôt l'accent sur ceux qui tendent la main, la solidarité qui s'improvise ou s'organise.

J'aime lire dans cet album un message d'espoir, de tout temps l'accueil de l'autre s'est mis en place, par les individus, au-delà des volontés politiques.

Par cet album, les autrices, très engagées dans l'association encrage, permettent aux enfants de prendre du recul sur le phénomène de l'immigration. En replaçant le contexte historique elles montrent que le mouvement migratoire a toujours existé (parfois orchestré par le pouvoir politique) et qu'il participe à la richesse de notre pays. Elles montrent aussi qu'au-delà du tèrme générique de "migrants" il s'agit avant tout de personnes qui arrivent avec une histoire individuelle autant que collective.

Le propos me semble nécessaire mais ce n'est pas pour cette raison que je lis cet album aux enfants. Je le lis parce qu'il est beau, bien écrit et bien illustré, je le lis parce qu'il plait aux enfants.