Un peu d'histoire...

Lorsque l'on se plonge dans le passé, on se rend compte que les histoires racontées et lues sont souvent associées aux grands-parents. En effet, en contextualisant, les familles vivaient à l'époque nombreux sous le même toit, avec plusieurs générations. Ce qui était l'occasion de se raconter des histoires, des légendes, d'écouter les anciens conter des récits lointains lors de veillées. Il a été observé que certaines histoires n'étaient pas racontées aux filles (thème de la guerre, violence, tristesse etc...) et qu'il pouvait y avoir une forme d'exclusion dans la participation à ces moments.

Dans un cadre plus large, le mouvement de l'association A.C.C.E.S. (Actions Culturelles Contre les Exclusions et les Ségrégations) a joué un grand rôle dans l'accès du livre aux tout-petits dans une dynamique d'insertion sociale et culturelle. Suite aux interrogations face à l'échec de l'apprentissage, en excluant qu'il n'y ait que des facteurs psychiques, des psychiatres, psychanalystes et spécialistes de l'enfant se sont réunis autour de ces questions.  A.C.C.E.S.  a été créé en 1982 à la suite du colloque Apprentissage et pratique de la lecture à l’école qui s'est tenu en 1979 à Paris sous l'égide du Ministère de l'Éducation nationale. L’association a trois grands objectifs :

  • Améliorer les conditions d’acquisition de la lecture et de l’écriture grâce à la découverte de la langue écrite dès le plus jeune âge,
  • Développer d’une façon harmonieuse la personnalité de l’enfant,
  • Travailler à l’égalité des chances de réussite et d’insertion sociale en s’adressant aux tout-petits et à leur entourage.

Afin d’y parvenir, l’association met en place plusieurs actions : mettre des récits et des albums à la disposition des bébés et de leur entourage, former les acteurs de la petite enfance , concevoir et diffuser de outils de réflexion et de travail , réunir les expériences de chacun à travers les observatoires et les séminaires

ATD Quart Monde a également mis en place la "bibliothèque de rue", une grande première.

La bibliothèque de rue consiste à introduire le livre, l’art et d’autres outils d’accès au savoir, notamment informatiques, auprès des enfants de milieux défavorisés et de leurs familles. Cette activité est accessible à tous, car se déroulant sur leur lieu de vie : à l’air libre, dans un square, sur une place, un marché, sur le palier d’un escalier, au pied des arbres, sous un lampadaire, dans des endroits isolés en campagne ou à la montagne.

La bibliothèque de rue est un temps de partage des savoirs extraordinaires qui répond à la soif de savoir des enfants, les réconcilie avec la joie d’apprendre et les encourage à révéler et à partager leurs talents. Par sa régularité et sa durée, elle permet de tisser des relations de confiance entre les enfants, leurs familles et les animateurs, premiers pas vers une participation sociale plus large. Cet espace génère d’autres événements culturels : ateliers de lecture, soutien à l’alphabétisation, création (livres, fresques, spectacles, etc…).

Les bibliothèques de rue deviennent ainsi un pont vers l’extérieur, bibliothèques municipales, écoles, clubs sportifs ou informatiques, théâtres, afin que les enfants participent aux activités de tous et s’y épanouissent. Je vous invite à visiter leur page internet, très enrichissante!

Tout ceci est intervenu dans un contexte culturel et social favorable. A la fin des années 1980, des offres culturelles se sont développées en faveur de la petite enfance, car un retard de la France par rapport aux autres pays a été observé, ainsi qu'une inquiétude quant à l'illettrisme.

De nombreux spécialistes ont traité de ce sujet, de Winnicott ( développant le concept de mère suffisamment bonne CF le billet précédent: http://chlopitille.free.fr/dotclear/index.php?post/D%C3%A9tache-moi%21-litterature-enfantine), à Spitz (CF hospitalisme) en passant par Dolto (en sensibilisant le grand public à l'importance de la parole adressée aux bébés). On distingue deux types de langue: la langue des faits et la langue du récit. La première se vit en présence de l'autre, la seconde, est une narration qui situe un environnement dans le temps et l'espace. Le temps fort de l'élaboration de la langue se situe entre 1 et 3 ans, donc très jeune. Les livres permettent aux bébés de rencontrer la forme de langue du récit, complétée par le bain langagier dans lequel il baigne lorsque son entourage s'adresse directement à lui. "Une mère allant suffisamment bien matériellement et psychiquement ne donne pas les soins en silence, elle parle, fait des confidences sur la joie d'être mère, sur les duretés de la vie, sur ce qu'elle a à faire et sur le temps qu'il fait etc..." Renée Diatkine (psychiatre et psychanalyste). Il va même jusqu'à dire qu'un enfant peut perdre ses capacités de communication dans un contexte défavorable.

Abordant la fusion mère-enfant, Arlette Pellé (psychanalyste) parle de "complétude" dans une identification totale, en miroir, captation dont il faut sortir pour pouvoir parler en tant que sujet et se constituer comme tel. Mon "je" n'est pas dans mon patrimoine génétique, le "je" vient des autres. Il est né, il a éclos, car on m'a dit "tu". Tout est dans la rencontre, c'est l'humanité qui me fait "je"..." Albert Jacquard (chercheur et essayiste).

Pour Danielle Bouvet (orthophoniste) "la langue maternelle serait ce pont que la mère lancerait à son enfant, pour le faire passer de sa langue à lui qu'elle comprend à la langue des autres dont il pourra alors être compris". La langue permet à la fois cette proximité et cette distanciation, tout comme la lecture d'un livre à un enfant, où l'adulte et l'enfant sont à la fois proches mais où le livre sert de support et de tiers.

Finalement ce livre est à la croisée de beaucoup d'autres sujet traités lors des précédents billets: le développement de l'enfant, le langage et l'importance du livre. Dominique Rateau n'oublie bien sûr pas de citer des grands classiques de la littérature de jeunesse.

Continuons à faire des projets autour du livre, à le faire vivre, à l'inviter au sein de nos foyers et de nos collectivités. Gardons en tête ces moments magiques durant lequel les yeux des enfants brillent en écoutant le lecteur.


Dominique Rateau est orthophoniste de formation, elle a exercé une mission livres-petite enfance en Aquitaine au sein du Centre régional des lettres de 1990 à 2004. Elle préside l'agence Quand les livres relient et fait partie du collège Spirale.


Pour aller plus loin:

"Guide à l'usage des parents d'enfants bilingues" Barbara Abdelilah

"Enfances plurilingues" Gilbert Dalgalian

"Du langage aux langues" Ranka Bijeljac et Roland Breton

"Bibliothérapie. Lire c'est guérir" Marc-Alain Ouaknin

"La dynamique des langues en France au fil du XXe siècle" François Héran, Alexandra Filhon, Christine Deprez

"La relation mère-enfant et l'acquisition du langage" G.L.Wyatt

"Le monde interpersonnel du nourrisson" D.N.Stern

"A l'aube du sens, la parole à l'enfant" Denise Bass

"Les jeunes enfants et les livres" René Diatkine, Marie Bonnafé

"La constitution du lexique: le développement lexical précoce" D. Bassard

« Je cherche un livre pour un enfant », le guide des livres pour enfants de la naissance à 7 ans. Sophie Van Der Linder, Gallimard Jeunesse.

l'agence quand les livres relient

ACCES

Lis avec moi.

Un article des pros de la petite enfance

Une vidéo d'Evelio Cabrejo Parra

http://www.atd-quartmonde.org/nos-actions/culture-et-education/bibliotheque-de-rue/


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